22
Confrontations

Je pensais que l’on me mènerait directement au sieur de Canac, mais je me trompais. Nous traversâmes le hall d’entrée et nous dirigeâmes vers un couloir sur la droite. Nous ne mîmes que quelques minutes avant de nous retrouver devant un grand escalier de pierre s’enfonçant dans les profondeurs du château. Je ne voyais pas comment on avait pu creuser un sous-sol alors que le château était entièrement entouré d’eau. La descente dura cependant plusieurs minutes et je ne vis nulle trace d’eau. C’était à n’y rien comprendre. Nous remontâmes bientôt par un second escalier beaucoup moins long. Le sinistre personnage s’arrêta devant l’une des nombreuses portes du couloir, que nous longions depuis quelques minutes. Il sortit un trousseau de vieilles clés de sa poche et en glissa une dans la serrure, qui protesta.

La créature ouvrit la lourde porte en bois massif et me poussa sans ménagements à l’intérieur d’une pièce minuscule. J’atterris durement sur le sol de pierre. J’entendis la porte se refermer derrière moi et me retrouvai aussitôt dans la pénombre. Une meurtrière, percée dans le mur orienté au sud, éclairait faiblement l’espace.

Je remarquai alors que je n’étais pas seule. Dans l’angle opposé de la pièce, un homme, autant que je pouvais en juger, était là, assis à même le sol recouvert de paille, le front appuyé sur les genoux. Je me relevai péniblement, mes genoux et mes bras encore endoloris par mon entrée mouvementée. Je regardai à nouveau mon compagnon d’infortune. L’incrédulité me coupa le souffle. Alexis ! Mon pseudo-protecteur…

Ses vêtements en piteux état, les traces de coups sur son visage et les fers qu’il portait aux poignets m’apprirent, si besoin était, que sa présence ici n’avait pas reçu son approbation. Il avait une vilaine coupure sur la tempe droite, et de nombreuses ecchymoses étaient visibles sous sa chemise déchirée. Je m’interrogeai sur le moment de son arrivée en ces lieux, puisque Marianne avait laissé entendre qu’il était passé au manoir le matin même de mon départ. Mais pour que sa présence ici s’explique, il fallait qu’il ait quitté le domaine bien avant que je ne le fasse moi-même ou qu’il ait voyagé de jour comme de nuit. Surtout, je me demandai pourquoi on l’avait capturé, si c’est moi que l’on voulait. Je n’y comprenais rien…

Je tournai le dos à ce fieffé traître, puis m’adossai dans le coin opposé, la tête appuyée au mur, les yeux à demi-fermés. La pierre humide et froide eut un effet apaisant sur le mal de tête que je sentais grandir. Je me demandais quelle attitude adopter lorsqu’il m’adressa la parole.

— Naïla… Comment se fait-il que vous…

Je ne lui laissai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit et explosai, hors de moi.

— Il me semblait que la tâche des Cyldias était de protéger les Filles de Lune, et non de les livrer en pâture à je ne sais quel barbare…

— Croyez-moi, vous ne voulez pas savoir à quel type de barbare vous avez affaire…

Je bouillais littéralement de rage. Après cinq nuits dans ces contrées étranges et perdues, tout droit sorties de l’époque des chevaliers en armure, j’étais plus tendue et fatiguée que jamais auparavant. Je n’avais toujours rien appris de concret sur ce monde. Cela, plus que tout le reste, contribuait à porter ma frustration à son paroxysme. J’aurais voulu me précipiter sur Alexis et le frapper pour me défouler sur quelque chose de tangible, pour reprendre contact avec le réel, mais je ne pus finalement que me mettre à pleurer, décidément une fort mauvaise habitude en sa présence.

Je perçus, plus que je ne le vis, son corps près du mien, mais il ne fit pas un geste pour m’apaiser. Je continuai à sangloter, tentant de reprendre contenance, mais n’y parvenant qu’à demi.

— Vous allez vous apitoyer sur vous-même encore longtemps ?

La question m’obligea à me ressaisir, me faisant l’effet d’une gifle. Mais pour qui se prenait-il pour me parler de cette façon ? Je me retournai pour lui faire face, bras croisés sur la poitrine, le dévisageant d’un air hautain, malgré mes yeux rougis. Il ne cilla même pas devant ma fureur évidente. Nous demeurâmes ainsi de longues minutes, nous regardant droit dans les yeux, attendant que l’autre brise ce pesant silence.

Bêtement, une partie de mon cerveau en profita pour enregistrer le fait que j’avais bien interprété les nuances de couleur de ses yeux lors de notre soirée au coin du feu. Comme il se tenait exactement dans le rayon de lumière filtrant de la meurtrière, je ne pouvais pas me méprendre. Chaque iris était vert émeraude, mais la pupille était enchâssée dans une espèce d’étoile d’un bleu tellement éclatant qu’il en était dérangeant.

Ce fut moi qui rompis finalement le silence avant que je ne me noie dans ces yeux étranges. Je craignais que le trouble qui menaçait lentement de m’envahir ne devienne inconfortable et tout à fait contraire à mon envie première de l’étrangler pour sa remarque mordante.

— Qui êtes-vous ?

La question, directe et sans ambiguïté, le surprit et me valut un début de sourire, tout aussi narquois que par le passé.

— Je vous l’ai déjà dit, un Cyldias. Il semble que vous ayez la mémoire courte.

Ce fut à mon tour d’avoir un demi-sourire. Moi qui ne cultivais pas la patience, je devrais m’en armer pour arriver à obtenir quelque chose d’utile avant que l’on ne se rende compte de notre incarcération dans la même pièce. Mon intuition me disait que cette situation n’était pas voulue et je craignais que l’on ne rétablisse l’ordre très bientôt.

— Un vrai ? demandai-je.

— Tout dépend de ce que vous entendez par vrai.

Je haussai les sourcils, sentant que la collaboration s’annonçait plus tiède que je ne l’avais imaginé. Je tentai une approche différente.

— Comment se fait-il que vous sachiez qui je suis ?

Étonnamment, j’eus droit à une vraie réponse.

— Parce que la traversée d’une Fille de Lune d’un monde à un autre se fait toujours ressentir par un léger tremblement de terre et que vous étiez la seule aux alentours du passage quand je m’y suis rendu.

Tout en parlant, il avait gagné le coin opposé de la pièce et s’était appuyé au mur près de l’ouverture, regardant vraisemblablement au dehors.

— Ce qui veut dire qu’un nombre considérable de personnes sont au courant de mon arrivée sur cette terre.

— Effectivement, et principalement les mauvaises. Inutile de préciser que ça me complique singulièrement la vie si l’on considère que je suis censé vous protéger…

Il y avait de la lassitude dans sa voix, mais aussi une pointe d’exaspération, comme si j’étais l’unique responsable de cette situation.

— Le fait d’être affecté à ma protection n’a franchement pas l’air de vous plaire, remarquai-je.

— C’est le moins que l’on puisse dire…

Il délaissa le paysage extérieur pour se tourner vers moi, m’examinant de la tête aux pieds d’un œil critique. Puis il me posa une simple question.

— Et vous, vous savez qui vous êtes ?

— Honnêtement ? Pas vraiment, non.

— Je suppose que c’est pour répondre à vos interrogations que vous avez franchi la frontière entre la Terre des Anciens et le monde de Brume. Vous vous êtes dit que ce serait peut-être drôle de découvrir pourquoi vous étiez si différente des autres membres de votre espèce, et de savoir si vous étiez réellement capable de faire de la magie ou de vous guérir sans l’aide de personne. Je me trompe ?

Je le regardai, bouche bée, ne sachant pas si je devais répondre ou me taire. Je jetai un coup d’œil à mes mains, puis à Alexis de nouveau, avec une moue sceptique. Pour ce qui est de la magie, je me sentais loin d’être en mesure de réaliser quelque chose de ce genre. Il interpréta lui-même mon silence avec une impatience grandissante dans la voix.

— Vous n’êtes pas la première Fille de Lune, du monde de Brume ou d’ailleurs, qui traverse dans l’espoir de comprendre. En fait, vous êtes toutes, depuis plus d’un demi-siècle, aussi ignorantes qu’incompétentes… Mais le plus triste dans tout ça, c’est que vous finissez toujours par mourir de votre bêtise et que ce sont des hommes comme moi qui doivent en porter le fardeau.

Ayant énoncé cette vérité aussi crue que désagréable, il retourna à sa contemplation du paysage. Je restai un instant saisie par autant de franchise, refusant d’abord d’enregistrer la portée réelle de ce petit discours. Finalement, je me risquai à demander d’une voix timide :

— Aucune n’a survécu ?

— Aucune.

La réponse fut donnée avec un haussement d’épaules nonchalant, comme si ça lui était parfaitement égal. Je pensais qu’il me demanderait pourquoi je voulais le savoir, mais il jugea probablement que c’était juste de la curiosité de ma part. Il était vraisemblablement convaincu que j’étais aussi bête et nulle que l’avaient supposément été les Élues précédentes. Je me jurai, à ce moment précis, de lui prouver le contraire et de l’obliger, dans un proche avenir, à regretter ses propos.

Paradoxalement, je ne pouvais me résigner à abandonner mon envie d’en savoir plus simplement parce qu’il montrait fort peu d’enthousiasme à me répondre et que cela risquait de mettre encore plus en évidence mon ignorance. Je cherchais donc frénétiquement, dans ma mémoire, ce qu’il me serait le plus utile de savoir. Finalement, c’est une toute autre question que celles qui me vinrent à l’esprit que je formulai.

— Et puis-je savoir ce que je suis censée faire pour mettre un terme à la bêtise et à l’ignorance des rares Filles de Lune restantes, si je ne peux compter sur l’appui et les connaissances de ceux qui sont censés me protéger ? Pas étonnant que l’on finisse par mourir si nous sommes surveillées par des hommes dont l’arrogance n’a d’égale que la suffisance et la condescendance.

La vitesse à laquelle il délaissa sa meurtrière pour se tourner vers moi m’arracha un sourire de contentement. S’il croyait possible de m’insulter sans que je réagisse, il se trompait lourdement. Jamais je n’avais été prise pour une gourde dans ma vie d’avant et je ne tolérerais certainement pas que cela commence aujourd’hui. Un véritable sourire se dessina alors sur son visage à la barbe trop longue. Il était beaucoup moins rébarbatif lorsqu’il souriait franchement, découvrant même une dentition aux canines indisciplinées qui lui donnait un certain charme. La pensée qu’il était plutôt beau garçon m’effleura l’esprit avant que je ne me ramène mentalement à l’ordre. Ma situation actuelle ne se prêtait guère à ce genre de considérations. Bras croisés sur la poitrine, il avait profité de ma courte inattention pour me jauger de nouveau du regard, comme si sa compagne de cellule venait brusquement de changer.

— Vous avez plus de cran que je ne le croyais, je l’avoue…

— Contente que vous vous en rendiez compte, dis-je en levant les yeux au ciel. Pendant un moment, j’ai cru que vous étiez tellement borné que je ne parviendrais jamais à avoir une discussion digne de ce nom avec vous.

Cette fois, il éclata franchement de rire. Reprenant rapidement son sérieux, il se frotta le menton en marmonnant pour lui-même : « Finalement, ce vieux fou avait peut-être raison…»

Puis il toussota et reprit à voix haute :

— Je veux bien faire un effort pour vous renseigner, mais je vous préviens : à la première question stupide, j’abandonne.

Je soupirai, mais m’abstins de commenter. S’il promettait de faire un effort, c’était déjà un début. Je repensai aux questions qui avaient surgi tout à l’heure.

— Où est-ce que je pourrai trouver une femme répondant au nom de la Recluse lorsque je serai sortie d’ici ? Et où se trouve la Montagne aux Sacrifices ?

Mes questions ne devaient pas être stupides puisqu’Alexis haussa les sourcils, visiblement surpris.

— La première est une très vieille femme qui vit dans les montagnes au nord-est, mais je n’y suis jamais allé. Elle raconte à qui veut l’entendre qu’elle sait tout des traditions perdues de la Terre des Anciens et de leur signification, mais qu’elle ne parlera qu’à une Élue. Elle répète avec obstination que les ténèbres reviendront sur la Terre des Anciens, que la malédiction ne s’est pas éteinte, faute de son rachat par les survivants, et que la dernière bataille entre les Sages et leurs opposants ne pourra pas toujours être reportée ; bref, un charabia incompréhensible pour des êtres supposément sensés. Elle doit bien avoir plus de cent ans aujourd’hui, et toute personne qui l’a fréquentée s’est dit que, si elle n’était pas réellement folle, elle emporterait certainement son secret dans la tombe. Car les rares tenants des souvenirs de ces siècles lointains et perdus sont convaincus de la disparition de toutes les lignées de Filles de Lune qui peuplèrent un jour cette terre. Certains affirment même aujourd’hui que ces femmes n’ont jamais existé. Il me faut cependant avouer que cette obstination à nier la vérité est parfois très utile pour accomplir certaines choses sans attirer l’attention. Les gens ont la curieuse – mais pratique – habitude de ne pas voir ce qui saute aux yeux.

— Et la montagne…

— Elle se situe dans la direction opposée à la Recluse, au centre d’une chaîne de monts particulièrement élevés. C’est l’endroit où les Filles de Lune sont assermentées et reçoivent une confirmation de leurs pouvoirs. Toute Fille de Lune, quelle qu’elle soit, doit s’y rendre si elle veut avoir le plein usage de ses dons et privilèges. Satisfaite ?

Alexis avait posé sa question d’un air toujours un peu moqueur et je lui renvoyai un sourire en coin. Un instant, j’eus l’impression que le courant passait entre nous, malgré notre opposition apparente. Force m’était d’admettre qu’il me plaisait. Il était exactement le genre de voyou pour lequel j’avais sans cesse le béguin à l’école, même si je finissais toujours par me retrouver avec un jeune homme sage et studieux.

Je secouai la tête, m’obligeant à revenir à la réalité : prisonnière dans un cachot du Moyen Âge, en compagnie de quelqu’un que je connaissais à peine.

— Si vous êtes un vrai Cyldias, ça veut dire que, si nous parvenons à sortir d’ici vivants, vous devrez me protéger, peu importe où je voudrai aller, c’est ça ?

— Non.

Il avait retrouvé son ton revêche, signifiant clairement qu’il ne m’obéirait pas au doigt et à l’œil.

— Je vous ai déjà dit que je n’avais aucune envie d’être votre protecteur attitré, quoi que puissent en penser les Sages et les Dieux de ce monde, ni de me retrouver dans les ennuis jusqu’au cou parce que vous ne maîtrisez pas ce que vous êtes.

— Je croyais que les vrais Cyldias n’avaient pas le choix dis-je, bien décidée à lui montrer que j’en savais tout de même un peu plus qu’il ne le pensait.

Il me lança un regard noir, que j’interprétai comme une confirmation.

— Je n’ai pas l’habitude de me faire dicter ma conduite par qui que ce soit, alors je ne vois pas pourquoi cet état de fait changerait avec votre arrivée. Je vous conduirai chez le vieux Sage lorsque nous sortirons d’ici et je compte bien être ainsi débarrassé de la tâche ingrate de devoir vous protéger. Vous verrez avec Uleric pour qu’il vous trouve un garde du corps consentant. Quant à moi, j’ai des choses plus urgentes à faire.

Il parlait comme si sa libération était imminente, mais je me doutais que ce n’était pas le genre d’homme à avouer qu’il était peut-être pris au piège. Ce fut plus fort que moi : je cherchai la confrontation.

— Eh bien ! Justement ! Vous comptez vous y prendre de quelle façon pour que nous sortions d’ici ?

Un grincement de gonds rouillés l’empêcha de me répondre. Je levai les yeux vers la porte, pensant que l’on venait me chercher et que je saurais à quoi m’en tenir. D’un autre côté, j’étais sûrement plus en sécurité avec Alexis qu’avec le sire de Canac. Ce n’est cependant pas la porte qui s’ouvrit plaintivement, mais une trappe à la base de celle-ci, permettant de passer de la nourriture. Je me rendis soudain compte que mon estomac criait famine et je récupérai les plats.

Il y avait un peu de viande et du pain, et également des fruits ; une cruche de vin accompagnait le tout. Il me semblait que l’on servait rarement une si bonne nourriture aux prisonniers, mais je remis ces considérations à plus tard. Je partageai les victuailles en deux parts égales et en offrit une à Alexis. Il jeta un œil soupçonneux à ce que je lui tendais et fit non de la tête. Je haussai les sourcils, surprise.

— Vous n’en voulez pas ?

Il me regarda comme si j’étais une gamine mentalement attardée.

— Connaissant beaucoup mieux que vous le propriétaire de ce château, je ne me risquerai certainement pas à manger ce qu’il me fait porter.

— Je doute qu’il ait empoisonné ma nourriture pour me faire bêtement mourir, alors qu’il a déployé tant d’efforts pour me mettre le grappin dessus, dis-je, sûre de moi. S’il avait simplement voulu que je disparaisse de la circulation, il aurait ordonné à ses hommes de faire le sale boulot pour lui. Non ?

— Oh, mais je ne dis pas qu’il veut nous voir mourir. Au contraire, il souhaite plutôt nous obliger à lui appartenir… C’est beaucoup plus pratique, croyez-moi.

Il observa ma réaction, mais je m’efforçai de ne pas montrer mon malaise. J’attendis qu’il poursuive.

— Sachez qu’il y a de multiples façons de s’approprier l’âme, ou de s’assurer de l’obéissance ou de la loyauté de quelqu’un par le biais de la sorcellerie. La seule chose qui soit immuable, c’est l’aspect particulièrement cruel et fort désagréable de ne plus être maître de sa vie.

Il me semblait que la faim qui me tenaillait, il y a quelques minutes à peine, avait disparu subitement. Je regardai le plateau, indécise. Le ton avec lequel il s’était exprimé avait quelque chose de douloureux, et je crus comprendre que non seulement il savait de quoi il parlait, mais qu’il l’avait probablement expérimenté.

Alors que je réfléchissais toujours à ce que je devais faire, il reprit son poste à la fenêtre. Pendant un certain temps, aucun de nous deux ne parla. Puis j’entendis Alexis murmurer :

— Je me demande…

Il se tourna vers moi, sourcils froncés.

— Prenez-en une bouchée.

Je le regardai, les yeux agrandis par la surprise.

— Mais vous venez de dire que…

Il ne me laissa pas terminer.

— Je sais ce que je viens de dire, mais si vous êtes bien celle que tous croient que vous êtes…

Il marqua une pause, une étrange lueur brillant au fond de son regard étoilé. J’ignorais si je souhaitais être effectivement celle-là, mais je n’avais guère la possibilité de peser le pour et le contre puisque je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait dire.

— … je ne crois pas que ce genre de sorcellerie puisse vous affecter.

— Et si vous vous trompiez ? demandai-je avec justesse.

— Si c’est le cas, une seule bouchée ne suffira pas à vous contraindre.

Je le regardai à nouveau droit dans les yeux, incertaine. Je choisis finalement de lui faire confiance. S’il s’avérait qu’il avait raison, je pourrais ensuite me sustenter ; je me voyais mal passer de longs jours de captivité sans rien avaler. Je pris donc un morceau de pain et en mangeai une partie du bout des lèvres. Alexis avait les yeux fixés sur moi, attendant manifestement un signe quelconque. Une fois ma bouchée avalée, j’attendis avec une certaine appréhension, mais je ne ressentis absolument rien. Alexis, toujours muet, m’observait avec attention. À ma grande surprise, son visage s’éclaira bientôt et ses lèvres s’étirèrent en un sourire triomphant.

— Il semble que, contrairement à moi, vous puissiez manger sans problème ce que l’on vous apportera.

Je le dévisageai sans comprendre. Je ne sentais pas le moindre changement dans ma personne, à part un léger picotement au niveau des lèvres.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Il soupira, les bras à nouveau croisés sur la poitrine. Son regard était malicieux et il avait de nouveau son sourire fantasque.

— Vous avez les lèvres bleues…

J’ouvris de grands yeux ronds et le regardai comme s’il avait perdu la raison. J’étirai la mâchoire le plus possible vers l’avant et tentai désespérément de voir mes lèvres. Je savais que je devais avoir l’air d’une parfaite idiote, mais il fallait que je voie. À force de grimacer, j’aperçus effectivement un bout de peau on ne peut plus bleu. Levant à nouveau les yeux vers Alexis, je constatai qu’il avait l’air de franchement s’amuser.

— C’est un don inné des Filles de Lune de votre lignée. Votre corps rejette les effets de ce sortilège sans même que vous ayez à en faire l’apprentissage. Très pratique, croyez-moi. Maintenant, mangez ! Vous aurez besoin de toutes vos forces.

Me sentant tout de même coupable de pouvoir me nourrir alors que lui devait continuer de jeûner, je m’assis dans un coin de la pièce, à bonne distance. Il ne me prêta pas la moindre attention, reprenant sa réflexion contemplative.

Je profitai de ce moment pour l’observer. Très séduisant, il devait être un peu plus vieux que moi. Il avait les épaules et les mains larges, de même qu’un corps puissamment musclé. Tout dans sa personne respirait la force et le pouvoir, même ses vêtements d’un autre temps et sa barbe trop longue. Ses longs cheveux dénoués lui glissaient parfois dans les yeux, ajoutant à son air de voyou. Il ressemblait à s’y méprendre aux durs à cuire des westerns de mon enfance ; ces êtres quasiment indestructibles que chaque femme rêve de voir se battre pour elle… Je soupirai bruyamment en me frottant le front du bout des doigts, m’obligeant à détourner mes pensées. Comment s’était-il retrouvé ici ?

Alexis tourna la tête vers moi, probablement conscient de mon examen, et esquissa d’abord un sourire malicieux. Je remarquai alors, stupéfaite, que la coupure qu’il portait à la tempe à mon arrivée avait pratiquement disparu. Fronçant les sourcils, je regardai les déchirures de sa chemise. Plusieurs de ses ecchymoses s’étaient considérablement estompées ; certaines n’étaient plus que de vagues marques légèrement jaunâtres. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Alexis interrompit ma réflexion.

— Votre inspection est concluante ? Je suis le genre d’homme qui vous plairait ? Physiquement, je veux dire ?

Il avait posé ses questions avec une telle nonchalance que je faillis m’étouffer avec ma bouchée. Je pris une gorgée de vin pour faire passer la boule qui semblait prise dans ma gorge et détournai les yeux, mal à l’aise. Il n’abandonna pas pour autant.

— J’attends votre réponse…

Il y avait quelque chose d’étrange dans la question, comme si la réponse que j’allais donner était vraiment importante. Je ramenai mon attention sur lui, pour m’apercevoir qu’il me fixait presque avec appréhension maintenant.

— Je ne crois pas que mon appréciation physique de votre personne puisse changer quelque chose à celle que vous avez de moi.

Il éclata d’un rire sans joie.

— C’est fort probable, en effet. Quoi que…

Il balaya le reste de sa phrase d’un geste de la main, tout en hochant la tête, comme s’il avait été sur le point de me révéler quelque chose et qu’il s’était ravisé au dernier moment.

— Il se trouve que le problème se situe à un tout autre niveau.

Je le regardai sans comprendre. Quel rapport pouvait-il bien y avoir entre l’opinion que j’avais de son apparence physique et tout le reste ? Haussant les épaules, je décidai de lui répondre franchement. De toute façon, il y avait fort peu de chance que cela modifie nos relations puisque je savais d’avance l’opinion qu’il avait de moi : une emmerdeuse. Mon propre physique n’y changerait rien.

— Vous êtes exactement le genre d’homme qui m’attire normalement, si c’est ce que vous voulez savoir. Pourquoi ?

J’avais mis le plus de désinvolture possible dans ma réponse, mais je sentais que je faisais piètre figure. Pour toute réponse, il me tendit la main et m’aida à me relever. Nous étions maintenant face à face.

— Regardez-moi dans les yeux, oubliez que je suis censé vous protéger et que je manifeste peu d’enthousiasme à le faire. Faites simplement comme si vous me rencontriez pour la première fois.

Intriguée, j’obéis. Je ne tardai pas à réaliser que je n’aurais pas dû. Il se produisit exactement le même phénomène que le soir de notre rencontre ; il ne me fallut que quelques secondes de cette contemplation passive pour que j’aie encore une fois envie de me noyer dans ses yeux. Une agréable chaleur s’alluma au creux de mon estomac et se répandit lentement dans mes membres. Je me rapprochai imperceptiblement. Il resta de marbre. Téméraire, je fis un pas de plus, sans le quitter des yeux, rapprochant mon visage du sien. Ce fut trop. Il ferma les yeux et soupira, se passant une main dans les cheveux. Il se détourna en marmonnant, s’éloigna, puis revint finalement vers moi.

— Il vaudrait mieux que vous sachiez…

Mais je ne le laissai pas terminer sa phrase. L’agrippant par sa chemise crasseuse, je l’attirai vers moi et l’embrassai. À ma grande surprise, il ne tenta pas de se dérober une nouvelle fois. Sa bouche était délicieusement chaude et sa réponse fut ardente. Ce moment d’intimité surprenante fut malheureusement de courte durée. La porte du cachot s’ouvrit soudain dans un grincement et nous fit sursauter, ce qui ne manqua pas d’arracher un sourire mauvais à notre visiteur, un homme entre deux âges, d’une laideur à faire peur. Décidément, il fallait être bien peu avantagé par la nature pour être au service du sire de Canac.

— Je vois que vous n’avez pas perdu de temps, messire Alexis. Vous n’avez donc pas changé depuis votre dernière visite. Je doute cependant que le propriétaire de ce château apprécie votre dévouement envers sa propriété…

Un court silence s’ensuivit.

— Il me faut malheureusement vous arracher à votre charmante compagnie…

Le mot « charmante » sembla lui écorcher les lèvres. Il reprit, d’un air méprisant et sur un ton qui ne l’était pas moins :

— Votre présence en ces lieux est une malencontreuse erreur de la part de Nogan.

Le laideron cracha par terre, comme pour montrer que lui n’aurait jamais commis pareille erreur.

— Si vous voulez bien me suivre sans discussion… Vous savez très bien ce qui vous attend si vous résistez, messire Alexis… Le même délicat traitement qu’au cours des trois derniers jours…

Alexis tressaillit imperceptiblement sous la menace et me jeta un regard étrange, mélange de résignation, de douleur et d’autre chose que je ne sus interpréter. Étrangement, c’est cet « autre chose » qui me figea sur place et je sentis que mes problèmes ne faisaient que commencer. Alors qu’ils franchissaient le seuil, je réalisai soudain ce que cet homme venait de dire. Je me précipitai vers eux, m’adressant à l’odieux personnage :

— Avez-vous dit les trois derniers jours ?

— Vous êtes sourde ou quoi ? Pour vos oreilles de niaise, je veux bien répéter, mais ce sera la seule fois. LES TROIS DERNIERS JOURS…, me cracha-t-il au visage, avant d’ajouter en marmonnant :

— Ces femmes ne s’améliorent décidément pas…

Ce n’était pas possible ! Trois nuits plus tôt, je m’échappais en sa compagnie et celle de Zevin. Devinant mes réflexions, Alexis répondit à ma question non formulée.

— Je vous avais prévenue qu’il y avait beaucoup de choses que vous ignoriez de ce monde, Naïla. Vous découvrirez bien assez tôt qu’il y a des manières de voyager nettement plus désagréables que d’autres, et beaucoup plus dangereuses aussi…

S’impatientant, la brute l’interrompit, tirant sans douceur sur la chaîne de ses fers. Alexis n’eut d’autre choix que de le suivre. Je l’entendis cependant murmurer :

— Tu ne perds rien pour attendre, Vigor. Un jour prochain, je te ferai payer chèrement les humiliations que tu me fais subir, je t’en donne ma parole. Tu n’auras pas toujours les murs de ce château pour te protéger…

Son interlocuteur lui renvoya un sourire cruel qui ne présageait rien de bon.

— Ce n’est pas la première fois que tu me sers cette petite mise en garde, Alexis, et je te signale que je suis toujours là…

Je ne pus réprimer un frisson de dégoût, juste avant qu’il ne referme la porte. Je me retrouvais seule une fois de plus. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’attendait et cette seule pensée suffisait à m’angoisser. Je me dirigeai finalement vers la meurtrière, à l’endroit où Alexis avait passé la majeure partie de son temps, et regardai au dehors.

Malheureusement, le peu de paysage que je pouvais voir n’offrait guère de distractions. Il ressemblait à tout ce que j’avais aperçu de ces contrées depuis mon arrivée, c’est-à-dire des plaines et des forêts à perte de vue. Seul le lac ajoutait une touche de nouveauté. Le château se trouvait sur les rives de cette grande étendue d’eau, dont je ne connaissais pas le nom ni la situation géographique. Au pied des murs, rien que le roc et les herbes folles avant de rencontrer l’eau du lac. Ce dernier devait bien avoir plus d’un kilomètre de largeur et plusieurs de longueur. Pas d’embarcation, aussi loin que je puisse voir, et aucune trace de vie humaine non plus. C’était à désespérer.

Je tournai en rond comme un lion en cage avant de me laisser choir sur la paille. Ma rencontre avec Alexis avait, encore une fois, été aussi brève que mémorable. Je repensai soudain aux « visions » de Nancy, surtout celles concernant une relation potentiellement destructrice. Si mes souvenirs étaient exacts, elle avait associé celles-ci à un protecteur. Or, Alexis avait dit avoir été envoyé auprès de moi pour remplir cette tâche. Je frissonnai.

Même si je savais depuis de très nombreuses années que mon amie avait un don véritable, constater que ses compétences semblaient s’étendre à des gens et à des événements d’une autre dimension me donna la chair de poule. J’ignorais, par contre, si je devais me réjouir à la pensée que Nancy avait prédit que nous, serions très longtemps ensemble. Au moins, cela impliquait que je ne mourrais pas dans ce cachot humide et que je sortirais d’ici. Une petite voix me rappela cependant de ne pas sauter trop vite aux conclusions. Après tout, comment pouvais-je être certaine que Nancy parlait bien de lui ? Ce pouvait très bien être quelqu’un d’autre, non ? Je secouai la tête, tentant de me convaincre moi-même, mais c’était peine perdue. J’avais d’ores et déjà l’intime conviction que cette prédiction ne pouvait s’appliquer qu’à Alexis. D’un autre côté, cette certitude avait au moins l’avantage de me rassurer quant au fait qu’il ne succomberait pas, lui non plus, aux mauvais traitements du sire de ce château.

J’en étais là dans mes réflexions lorsqu’un cri à glacer le sang se fit soudain entendre. Quelque chose d’inhumain qui me hérissa. Plusieurs cris semblables se succédèrent pendant ce qui me sembla une éternité, puis plus rien. Je n’osais pas bouger. J’étais certaine que ce que j’avais perçu n’avait rien à voir avec la race humaine ; aucun être humain n’était capable de produire un son comme celui-là. Et ce n’était rien de comparable aux animaux non plus. Je me pris à penser que ce pouvait être un mélange des deux. Cela ne me rassura pas.

J’étais maintenant retranchée dans un coin de ma cellule, à mi-chemin entre la peur et la curiosité. Un bruit me fit tourner la tête vers la meurtrière à ma droite. Je me levai sans hâte, incertaine de vouloir connaître sa provenance. La curiosité fut finalement plus forte que la terreur. Ne serait-ce que pour tenter de me rassurer, je risquai un œil par l’ouverture au moment où la chute d’un corps se répercuta sur la vaste étendue du lac. Une masse étrange s’écrasa au pied du mur, puis roula jusqu’à quelques mètres de l’eau. La forme, que je discernais difficilement, bougea soudain et je reculai inconsciemment. J’eus un haut-le-cœur en constatant que le corps était couvert d’une substance bleue qui semblait s’écouler des nombreuses blessures, que je distinguais maintenant. La situation me sembla irréelle.

La créature leva la tête vers l’endroit d’où elle avait été projetée et émit une série de sons inintelligibles qui se terminèrent par un gargouillis qui me fendit le cœur. Comme si j’avais perçu une forme d’intelligence et de conscience dans cette dernière tentative de communication ! Le corps fut ensuite agité de convulsions, avant de cesser brusquement tout mouvement. La mort avait fait son œuvre, fortement aidée par une tierce personne. Je me fis plus téméraire, quitte à être vue par les tortionnaires de cette pauvre créature, et me penchai à la fenêtre pour mieux voir à quelle espèce elle pouvait bien appartenir.

Il n’y avait rien de commun entre ce que je voyais et ce que j’avais étudié dans les encyclopédies ; même le yéti me paraissait plus vraisemblable. Quelques dizaines de mètres nous séparaient, mais je pouvais voir qu’elle portait une espèce de vêtement de cuir lacéré, dont il ne restait que des lambeaux, témoins de l’acharnement du bourreau et d’une longue détention. Sa peau brun pâle était couverte de pustules, mais je ne savais si ces dernières faisaient partie de sa nature ou du traitement qu’on lui avait infligé. Elle n’avait pas de nez, mais une bouche qui me parut trop grande par rapport à son visage. Ses yeux, toujours ouverts, semblaient me fixer. Elle n’avait pas de cheveux, ni d’oreilles, mais six membres, tous identiques, aux extrémités palmées. Une créature aquatique ! J’en étais à me demander comment elle pouvait se mouvoir et vivre hors de l’eau lorsque la porte de ma cellule émit un grincement qui n’avait rien de rassurant.

Celle-ci s’ouvrit pour laisser passer Vigor, l’air toujours aussi arrogant et cruel. Je ne vis pas tout de suite qu’il était suivi d’une autre personne. Ce n’est que lorsqu’il fit un pas de côté que je la découvris. Je portai une main à mes lèvres et ouvris de grands yeux ronds. S’avançait lentement vers moi une très vieille femme, enfin ce qu’il en restait. Les traits de son visage ne se voyaient plus tellement elle avait de rides. Ses yeux n’étaient que deux fentes dans lesquelles semblaient se déplacer des orbites incapables de tenir en place plus de quelques secondes. De longs cheveux blancs lui descendaient jusqu’à la taille et auraient grandement eu besoin d’être lavés, comme le reste de sa personne d’ailleurs. Une robe longue et sans forme traînait sur le sol, de la paille s’accrochant au tissu rêche. Cette femme se déplaçait pieds nus sur la pierre froide, se mouvant sans aucune grâce. Lorsqu’elle ne fut plus qu’à un mètre de moi, elle s’arrêta. C’est à ce moment que je me souvins d’avoir déjà vu ce visage, et deux fois plutôt qu’une : quand j’avais touché la pierre lunaire.

— Lève-toi, ma belle, que je puisse te voir de plus près.

Sa voix de crécelle me donna froid dans le dos. N’ayant aucune envie de faire connaissance, je demeurai au même endroit sans bouger, ce qui eut le don de la mettre en colère.

— Je t’ai demandé de te lever. Ne m’oblige pas à me servir de mes pouvoirs pour te faire entendre raison ; tu risquerais de le regretter amèrement.

Sa voix avait grimpé d’un cran dans les aigus, et l’impatience y perçait dangereusement. Je choisis pourtant de ne pas obtempérer. Il me semblait que je n’avais pas à le faire sous la contrainte. Elle tendit la main vers moi, une main à la peau couverte de taches brunes et aux ongles aussi longs que ses doigts crochus. Avant que je ne puisse comprendre ce qui se passait, je me retrouvai debout devant elle, sans que j’aie fait le moindre geste. Elle esquissa un horrible sourire aux dents noires et espacées.

— Croyais-tu vraiment pouvoir me tenir tête, mon enfant ? Sache que personne ici n’y est jamais arrivé, pas même le seigneur de ces lieux. Alors ne t’avise plus de m’ignorer. Je ne ferai pas toujours montre de la même patience…

L’intonation de sa voix se voulait davantage qu’un avertissement, mais je n’acquiesçai pas. Je me doutais que l’on ne pouvait pas attenter à mes jours, alors je n’avais nulle envie de me transformer en jeune femme docile. Je levai les yeux, mais elle avait déjà fermé les siens, se concentrant. En silence, elle se contenta de poser ses mains osseuses sur moi, sans regarder ce qu’elle faisait. Une étrange chaleur m’envahit soudain au niveau des épaules et se propagea lentement en moi, s’insinuant dans les moindres recoins de mon corps, comme si elle l’explorait. J’étais tout à coup paralysée par la peur. Je sentais le souffle de la vieille sur mon visage, une haleine lourde et écœurante qui me donna la nausée. Je me retins néanmoins de tout mouvement et attendis, respirant le moins possible. Lorsque la vague de chaleur remonta en moi, après avoir atteint le bout de mes orteils, j’espérai que ce serait terminé, car ce fourmillement dans mes membres ne me disait rien qui vaille. De fait, les mains se retirèrent et je perçus le recul de la sorcière – parce que je ne doutais pas un seul instant que c’en fût une. Je me souvenais clairement de la lettre de ma mère me mettant en garde contre la sorcière des Canac, si elle était toujours en vie. Malheureusement, c’était vraisemblablement le cas.

J’avais fermé les yeux pendant tout ce temps et je n’avais nulle envie de les ouvrir. La crainte d’être prise de vertiges ou de haut-le-cœur l’emporta sur la possibilité de déchaîner la colère de ma visiteuse. J’entendis bientôt des murmures et présumai que cette dernière parlait à voix basse avec Vigor. L’entretien ne dura que quelques secondes ; j’entendis de nouveau ses pas traînants se diriger vers moi, pendant que le dénommé Vigor émettait une sorte de grognement. Une main froide me força à tourner la tête et je sentis le tranchant de ses ongles sur mon visage. Je n’eus que le temps de me demander pour quelles raisons l’on pouvait avoir besoin d’ongles aussi coupants avant d’en connaître la cause.

J’éprouvai une douleur aussi brève qu’insoutenable juste sous mon oreille droite. Je sentis alors un liquide chaud descendre dans mon cou et je portai la main à l’endroit de la coupure. Mélijna m’arrêta dans mon geste et j’ouvris les yeux. Son regard me cloua sur place. Je distinguai sans peine les deux iris différents de ma tortionnaire. Mes jambes se dérobèrent sous moi et je me laissai choir sur le sol.

— Non… ce n’est pas possible.

Je ne pouvais croire que cette femme ait une ascendance semblable à la mienne… Je n’eus pas le temps de réfléchir ; je me retrouvai de nouveau debout contre mon gré, la sorcière hochant la tête, comme si elle était déçue de ma faiblesse. Elle allongea le bras vers moi et je ne pus reculer. Je sentis ensuite un contact froid à la base de mon cou, juste sous la blessure, puis celui d’une pièce de tissu. La femme me saisit la main droite et l’appuya sur la plaie avant de s’éloigner.

— Je crois que j’ai suffisamment de sa force vitale pour ce que je désire savoir. Allons-nous-en…

— Vous pourriez au moins refermer la plaie, dis-je avec colère. Ce serait la moindre des choses après m’avoir agressée sans raison.

J’étais certaine qu’elle n’aurait aucun mal à le faire, mais qu’elle prenait plutôt plaisir à me voir grimacer sous la brûlure vive de la blessure. La vieille se retourna vers moi, un long sourire étirant ses lèvres minces.

— Vous venez de répondre à l’une des nombreuses questions que je me posais à votre sujet, en avouant candidement que vous n’êtes pas capable de vous soigner par vous-même.

Elle me regarda ensuite de la tête aux pieds avec une moue de dégoût évidente.

— Il est triste de constater que les femmes de votre rang ne sont plus qu’une pâle imitation de ce qu’elles ont été. Heureusement, ajouta-t-elle avec un nouveau sourire cruel, cet état de choses sert agréablement mon dessein…

Elle tourna ensuite les talons, et je restai là avec mon morceau de tissu sur le cou, maudissant le jour où j’avais décidé de traverser la frontière entre le monde de Brume et la Terre des Anciens. J’eus cependant le temps de voir qu’elle serrait dans sa main une fiole de verre remplie de mon sang. Mais que voulait-elle en faire ?

 

Naïla de Brume
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